Montée en puissance des artistes indiens : le cas Sayed Haider Raza et les derniers résultats new-yorkais

02/04/2024 Par Artprice
7 min de lecture

Le marché de l’art indien est en plein boom ! Après une année 2023 exceptionnelle en Inde, les artistes déclenchent des adjudications exceptionnelles de la France jusqu’aux États-Unis, où Raza vient de renouveler son record.

 

Le dernier rapport mondial d’Artprice sur le marché de l’art l’évoque l’Inde comme la surprise  de l’année 2023 (Inde 2023), la croissance du produit des ventes d’œuvres d’art aux enchères y étant phénoménale. La hausse est en effet de +76% après une année 2022 qui était déjà une année record. Les 152 millions de dollars cumulés par le marché de l’art indien en 2023 permettent au pays de s’ériger comme la septième puissance du marché de l’art mondial, avec une demande au beau fixe comme en témoigne le taux de réussite de ventes de 95% sur place, lorsque la moyenne mondiale des lots vendus affiche 62%. Par ailleurs, les records s’enchaînent : les grands artistes indiens du 20e siècle sont en cours de revalorisation.

 

L’accélération du marché indien est tirée par les grandes signatures du 20e siècle telles que Vasudeo S. Gaitonde, Sayed Haider Raza et Tyeb Mehta, tous récompensés par de nouvelles adjudications millionnaires l’an dernier. Pour Nishad Avari, responsable des ventes chez Christie’s au département d’art d’Asie du Sud, “les prix sont élevés pour le travail de tous les membres fondateurs du Progressive Artists’ Group, parce qu’on prend conscience qu’il s’agit d’un nouveau mouvement audacieux fondé au cours d’une année capitale pour le pays. Aucune collection sérieuse d’art sud-asiatique n’est complète sans un contingent de groupes d’artistes progressistes – et sans Raza, certainement.” 

 

Top 10 artistes par produit des ventes aux enchères en Inde (2023)

Depuis la France, “un résultat hors norme, pour un tableau hors norme” de Raza

 

Né en 1922 à à Madhya Prades, au centre de l’Inde, Sayed Haider RAZA (1922-2016) a vécu en France pendant soixante ans, de 1950 à 2011, une période marquée par des allers-retours entre sa terre natale et son pays d’adoption. En 2023 fut organisée sa première rétrospective institutionnelle au Centre Pompidou à Paris, une exposition qui se trouve certainement à l’origine de la réapparition d’œuvres sur le marché français. Des collectionneurs français possèdent en effet des œuvres majeures de Raza, des œuvres susceptibles de déclencher des batailles d’enchères mémorables car elles sont convoitées des États-Unis jusqu’à l’Inde.

 

“C’est évidemment un résultat qui dépasse toutes nos espérances : un résultat hors norme, pour un tableau hors norme” confiait Guillaume Mermoz, Commissaire-priseur de la maison de ventes Métayer-Mermoz à Antibes, après la vente, le 17 mars dernier, du tableau de Raza intitulé Le Paysage agreste (1961).

 

Ce tableau, en plus d’être le plus important présenté aux enchères en France depuis 10 ans, constitue une redécouverte majeure dans le corpus de l’artiste puisqu’il n’avait pas quitté sa collection depuis 1965. Aujourd’hui, l’œuvre rejoint l’Inde auprès de son nouveau propriétaire qui s’est battu jusqu’à  4,7 millions d’euros pour l’obtenir, contre une mise à prix dix fois moindre. Le Paysage agreste rejoint la vingtaine de ses œuvres à avoir dépassé le million de dollars aux enchères, dontGestation (1989), qui se vendait pour plus de 5,4m$ chez Pundole’s à Bombay, en août 2023 : un record, pourtant révisé lors des dernières ventes new-yorkaises dédiées à l’art d’Asie du Sud.

 

Raza : distribution géographique du produit des ventes aux enchères en 2023 et début 2024 (copyright Artprice.com)

 

Les dernières ventes new-yorkaises confirment la tendance

Les ventes new-yorkaises de Sotheby’s et Christie’s consacrées à l’art d’Asie à la fin du mois de mars se sont conclues par des résultats majeurs concernant les artistes modernes et contemporains indiens, dont Raza. Sotheby’s doit près du tiers du résultat de sa dernière vente d’Asie à une œuvre Raza qui signait son nouveau record mondial à 5,6m$ le 18 mars. Un autre lot de l’artiste – une acrylique sans titre de 1978 – a plus que doublé son estimation haute pour partir à 1,4m$. Autres résultats importants pour l’art indien, l’œuvre Hatha Yogi de Bhupen KHAKHAR est partie pour 1,8m$ contre une estimation haute donnée à 700 000$ et une toile abstraite de 1969 signe le nouveau record de de Nasreen MOHAMEDI à 482 600$.

S.H. Raza et F.N. Souza renouvellent leurs records personnels lors des dernières ventes de New York consacrées à l’art d’Asie du Sud.

 

F.N. Souza, The lovers, 4,89m$

 

Deux jours plus tard chez Christie’s, l’ensemble des 93 lots d’art d’Asie du Sud trouvaient preneurs. Un taux de réussite de 100%, rare sur le marché, illustre combien les collectionneurs sont actuellement mobilisés, notamment pour les indiens. Point fort de cette vente, Christie’s dispersait en effet des œuvres de l’une des plus importantes collection d’art moderne et contemporain indien, celle de Umesh et Sunanda Gaur. La première acquisition des Gaur remonte à 1995, avec le tableau Mother de Maqbool Fida HUSAIN, remporté lors d’une vente aux enchères d’art moderne et contemporain d’Asie du Sud de Christie’s. Depuis, le couple a constitué l’une des plus importantes collections de maîtres indiens des 20e et 21e siècles, de Souza à Gupta, devenant un mécène incontournable de l’art du pays. Cette vente Christie’s donne un nouveau record à Francis Newton SOUZA pour un couple d’amoureux vendu 4,89m$, soit près de cinq fois l’estimation haute. Citons aussi l’artiste indien Gulam Mohammed SHEIKH qui, auréolé d’un record inattendu de 2,5m$ en décembre dernier chez Saffronart Mumbai, a explosé son estimation avec Portrait of a Tree cédé pour 1,38m$, tandis que Christie’s en attendait entre 150 000 et 250 000$ selon l’estimation. 

 

Sotheby’s, Modern & Contemporary South Asian Art, 18 mars 2024

Produit de ventes frais inclus : 16,3m$ (auquel il faut ajouter 3,5m$ pour la collection de Virginia & Ravi Akhoury dispersée le même jour)

Lots offerts : 79

Lots vendus : 75

Lot le mieux vendu : Raza, Kallisté, 5,6m$ contre une estimation haute à 3m$.

 

Christie’s, South Asian Modern + Contemporary Art, dont la collection d’art indien de Umesh et Sunanda Gaur, 20 mars 2024

Produit de ventes frais inclus : 19,7m$

Lots offerts : 93

Lots vendus : 93

Lot le mieux vendu : The Lovers de Francis Newton Souza signe le nouveau record mondial de l’artiste à 4,89m$, presque cinq fois son estimation haute. 

 

Focus sur Raza, le symbole d’une modernité transculturelle

 

Après une formation à l’Ecole des Beaux-Arts de Nagpur, puis à la Sir J.J. School of Art à Bombay, Raza co-fonde l’année où l’Inde accède à l’indépendance (1947) le Progressive Artists Group (dit PAG). Les artistes du PAG, tels que Francis Newton Souza (1924-2002) et Maqbool Fida Husain (1915-2011) souhaitent ardemment faire évoluer la peinture indienne en conciliant culture indienne et peinture moderne occidentale. Ils exposent ensemble jusqu’en 1950, année où Sayed Raza obtient une bourse du gouvernement français et se rend à Paris pour étudier à l’École nationale supérieure des Beaux-Arts. À sa sortie des Beaux-Arts (1953), il opère un changement technique et stylistique radical, délaissant la gouache pour l’huile. Il s’intègre alors à l’École de Paris, très en vogue à l’époque, connaît ses premiers succès commerciaux grâce au soutien de la galerie Lara Vincy, et reçoit, en 1956, le prestigieux Prix de la Critique qui lui confère une reconnaissance internationale. Son style évolue encore à l’issue d’un séjour aux États-Unis en 1962. Parti pour enseigner à Berkeley, il en profite pour rencontrer les expressionnistes  américains Sam Francis, Jackson Pollock et Mark Rothko. Ses paysages deviennent abstraits.

 

“Le travail de Rothko m’a ouvert de nombreuses associations intéressantes. C’était tellement différent du réalisme fade de l’École européenne. C’était comme une porte qui s’ouvrait sur une autre vision intérieure.” Sayed Raza

 

Cherchant une nouvelle voie artistique à explorer dans les années 1970, il effectue de nombreux séjours en Inde et se plonge dans les voies métaphysiques des textes historiques de son pays natal. Il adopte alors le motif géométrique et symbolique du bindu auquel il a recours de manière systématique à partir des années 1980. Le gouvernement indien lui a décerné le Padma Shri en 1981, l’une des plus hautes distinctions civiles et l’État du Madhya Pradesh lui a décerné le Kalidas Samman en 1996-97. Il a également reçu la Légion d’honneur en 2010, la plus haute distinction honorifique en France. Sayed Haider Raza, qui a laissé derrière lui un héritage durable dans le monde de l’art indien et international, prend actuellement son envol sur le marché de l’art.

Communiqué d'Artprice